mercredi 27 avril 2022

Pourquoi les économistes ont des difficultés à aborder la question de la pénurie ?

D'abord, à me répéter, la pénurie ne concerne pas seulement l'énergie et l'alimentation. Il est vrai que lorsque couramment nous entendons parler de pénurie, immédiatement ce sont ces deux sujets qui apparaissent, mais c'est une erreur couramment commise.

La pénurie est un concept multiforme et complexe qui s'applique à des situations très différentes et qui induit surtout des comportements d'anticipation.

L'idée couramment admise est que nous vivons dans une société d'abondance, alors l'idée même que nous pourrions vivre à nouveau des pénuries est une peur en arrière fond de notre société, ce serait véritablement un retour en arrière.

Rien que l'évocation de ce thème fait fuir les économistes. Ils répondent tous en cœur « mais non ce n'est pas possible, il n'y a pas lieu de s'inquiéter ».

Parler des pénuries n'a pas pour vocation de nous inquiéter car, comme nous l'avons écrit et dit, la pénurie n'est que très rarement totale, elle est le plus souvent partielle et momentanée, nous devrions d'ailleurs dans de nombreuses situations plutôt parler de manque.

Concept multiforme car il touche tous les domaines matériels de fait, de services, de mains d’œuvre et même d'argent y compris dans sa quantité que dans sa circulation.

Nous l'avons encore vu sa puissance avec l'histoire du gaz russe où les européens costauds, bombant le torse, ont du au final accepter la nouvelle exigence de payer en rouble par peur de ne plus pouvoir accéder à cette énergie et paralyser tout leur système productif.

Sur un autre sujet, nous avons vu comment rien que l'idée ou la rumeur qui manquera de l'huile alimentaire a amené les consommateurs à faire des stocks et créer une pénurie d'huile alimentaire dans les grandes surfaces. Ce qui est notable aussi est que ce manque a surtout touché l'huile bon marché et donc les circuits longs ; la pénurie s'observe moins, voire pas du tout, dans les circuits courts ou hauts de gamme. Ceci nous informe aussi sur la couche sociale qui est touchée par ces phénomènes.

La pénurie ne triche pas, ne ment pas, et s'impose à nous s'en ménagement, même quand elle est seulement imaginée ou redoutée ; là est sa force, c'est le retour à la réalité.

Car, la pénurie parle des dépendances, des fragilités d'un système, des vrais rapports de forces, nous ne pouvons plus tricher avec ce sujet. Elle remet même en cause la théorie de la croissance verte, des nouvelles technologies et du monde virtuel quand nous comprenons que plus de 3 milliards de personnes dans le monde n'ont pas accès à l'électricité d'une façon continue.

C'est certainement la raison principale que les économistes ont des difficultés à aborder cette question contrairement à d'autres scientifiques sociologues, philosophes ou anthropologues car elle remet en cause l'ensemble de notre système et de nos théories.

Alors que c'est précisément cet objectif qui devrait nous enthousiasmer, il nous donne à devoir renouveler notre appareil théorique, remettre en cause les lois que nous croyons acquises et comprendre que l'avenir se passe au-delà du triste débat croissance/ décroissance.

Il nous appartient donc de continuer l'étude de ce sujet même si aucune institution ne souhaite visiblement en faire un sujet d'étude, la connaissance ne doit pas souffrir de ces peurs et frilosités, car nous devons absolument connaître les mécanismes de ce phénomène. 

Voir aussi sur le même sujet :

Télécharger le sujet (cliquez sur le lien) : Prévenir et prémunir des différentes formes de pénuries par l'adaptation du système économique 

ou  Voir l'article résumé sur le blog :  Projet de recherche article sur le blog

 

jeudi 21 avril 2022

La "pénurie" s'applique aussi à la logique de marché

L'erreur est de croire que le sujet de la pénurie ne s'applique qu'à des sujets purement matériels, or la pénurie est un concept complexe et éclaté. La pénurie peut être autant totale que partielle, réelle ou vécue comme imaginaire, faire l'objet autant d'une rumeur qu'avoir une vraie conséquence sur les marchés. Cette dernière implique aussi que la pénurie peut avoir une forme financière, ne concerner que la production d'argent ou plus simplement sa distribution, son échange et le fonctionnement élémentaire d'une économie. C'est la raison pour laquelle contrairement à ce que nous pouvons entendre couramment, il est important d'étudier la pénurie dans la totalité de ses formes car elles ont de fait et de par cette description une conséquence tant sur les marchés financiers que sur l'environnement.

Dans les propos qui suivent, nous nous limiterons à une réflexion liminaire concernant la logique de marché et pourquoi approfondir la question des pénuries devient un véritable enjeu dans les différents investissements.

En effet, selon la description que nous en faisons l'appréhension d'une pénurie peut avoir des conséquences bien avant sa venue, elle intime des réactions avant même que celle-ci n'est eu vraiment lieue, elle implique donc des changements des différents acteurs sur la construction qui se font des pénuries matérielles qu'ils imaginent.

Différents discours se croisent alors forcément entre ceux qui sont alarmants et d'autres qui seront plus rassurants, mais dans tous les cas, selon la domination des uns et des autres, créeront leur réalité, voire leur bulle. Puisque c'est peut-être l'un des enseignements de l'étude des pénuries, elles gèrent par bulles spéculatives et selon la peur des marchés, nous ne sommes plus dans l'étude rationnelle.

Quand l'idée de pénurie s'installe, elle entraîne de fait un réajustement du marché et des phénomènes d'inflation. C'est pourquoi qu'elle soit réelle ou supposée, la pénurie aura de toutes les façons une influence.

Les devancer et surtout adapter notre société à un phénomène duquel nous nous croyons protégé, demande de mieux connaître leur mécanisme, c'est aussi la raison de cette étude sur le lien entre la monnaie et les différentes formes de pénurie car, là aussi, contrairement à ce que nous entendons trop souvent, la monnaie n'est pas neutre et peut être aussi touchée par des phénomènes de pénurie, soit en fonction des prix ou même de l'attractivité du territoire lorsqu'une monnaie est surévaluée et condamne les productions locales et leur compétitivité.

L'histoire, l'économie, le droit, l'anthropologie politique mais aussi les sciences biologiques et physiques devraient nous aider à comprendre des phénomènes qui ont et auront de plus en plus d'impacts sur les marchés.

Voir aussi sur le même sujet :

Voir le projet : Prévenir et prémunir des différentes formes de pénuries par l'adaptation du système économique 

ou  Voir l'article résumé sur le blog :  Projet de recherche article sur le blog


mardi 12 avril 2022

La guerre des générations n'aura pas lieu, il faut certainement regarder ailleurs...

Suite au premier tour de l’élection présidentielle française de 2022, une explication revenait souvent sur les réseaux sociaux, comme quoi ce serait les « boomers » qui seraient devenus la base de l'électorat du Président sortant. Pour appuyer cette théorie, une étude affirme que près de 40 % des votants avaient 65 ans et plus.

Sur Twitter, j'ai reçu un graphique qui détaille le vote par âge, et que ne fut pas ma surprise. D'abord, si 40 % des votants pour le président sortant ont plus de 65 ans, cela signifie aussi que 60 % des plus de 65 ans n'ont pas voté pour lui, soit une majorité d'entre eux, en suite, cela signifie aussi que l'électorat du président sortant n'est pas que boomers.

Je me suis intéressé aux autres tranches d'âge de ce document, et que voit-on ?

Chez les moins de 24 ans, il est arrivé en deuxième position, il est aussi en deuxième position chez les 35-49 ans, et enfin, chose plus surprenante à première vue, il est en deuxième position aussi chez les 50-64 ans avec 25 % alors même qu'il a déclaré qu'il allait prolonger le départ de l'âge de la retraite, et c'est la classe directement concernée par cette mesure.

Or, un tel graphique a l'inconvénient de mélanger toutes les catégories socio-professionnelles et de revenus.Il y a pourtant une grande différence entre un ouvrier de 60 ans et un cadre ou haut fonctionnaire du même âge. Si l'un ne se voit pas travailler plus longtemps, l'autre n'y voit peut-être pas tant inconvénient car, son centre d'intérêt n'est pas le même.

Lorsqu'on apprend que la grande majorité de l'électorat du président sortant gagne plus de 3000 euros par mois, les chiffres de l'âge commencent à être relativisés.

Les pourcentages que nous voyons, comme souvent en France, ont une réalité socio-économique, ils correspondent à la classe moyenne – moyenne supérieure, celle qui a un petit capital, fortement individualiste, dont une bonne partie adhère au libéralisme et à sa promesse de bonheur matériel, bonheur matériel qui devient une source de liberté en lieu et place de la liberté politique, celle qui est généralement pro-européenne, qui rêve de pouvoir passer dans la classe supérieure. Elle craint de sortir de l'euro car, elle croit qu'il garantirait son épargne, qui la protège, même si cette idée est plus de l'ordre de la croyance que de la vérité dans le sens où l'euro étant une monnaie internationale s'appliquant sur plusieurs pays au niveau économique très différent coûte très cher aux territoires où cette monnaie devrait être dévaluée, et la France fait partie de ces territoires.

Or, c'est certainement cela que nous apprend finalement ce graphique, derrière ce vote, quel qu'en soit la véracité, c'est un combat de classe, entre ceux qui voyant le bateau couler ont déjà pris les radeaux, et ceux qui s'accrochent au mat croyant le capitaine, que tant qu'ils gardent le même cap, l'inondation les épargnera.

C'est pour cette raison que la guerre des générations n'aura pas lieu car, c'est bien le portefeuille qui est en jeu dans cette histoire, et comme de plus en plus de personnes commencent à avoir les pieds dans l'eau, mais visiblement pas suffisamment, on attend que le bateau coule pour comprendre qu'être attaché au mat ne sert à rien.

vendredi 1 avril 2022

"1936-1946 : La guerre des souverainismes "

Contrairement à ce que nous pouvons entendre couramment dans les médias de grande écoute, il n'y a pas un souverainisme, mais plusieurs souverainismes, et contrairement à ce que là aussi nous entendons, il n'est pas l'exclusivité de la droite, il existe aussi un souverainisme de gauche, bien évidemment dans la mesure que nous attribuons de la valeur à la division droite/gauche, étant entendu que si elle ne rend pas compte des mutations actuelles du champ politique, elle est encore largement utilisée et va de fait facilité la compréhension de notre propos.

Car, en lieu et place de l'étude des souverainismes à notre époque, il est préférable de revenir un temps en arrière en une période d'histoire que j'avais déjà rencontré au cours de mon premier doctorat : 1936-1946. L'objectif n'étant pas d'être exhaustif dans la manifestations des souverainismes dans toutes leurs nuances, mais d'en dégager essentiellement trois.

Cette période prolixe en manifestations politiques des pouvoirs les a peu de chose près tous connus, et c'est en ce sens que y revenir en une si courte période, nous permet d'observer ces manifestations du pouvoir rangées dans les archives de l'histoire bien que toujours actuelles.

La première manifestation du souverainisme en 1936 a été une réponse à celui de la droite. Le front Populaire qui dure de 1936 à 1938 a été quoiqu'on en dise une forme de souverainisme, c'est-à-dire un moment où la nation décide souverainement de son destin, et à ce moment précis, c'est bien du souverainisme de gauche, celui qui se compose alors avec le peuple ouvrier qui se lève. Il ne dure que brièvement et retombe finalement assez vite, mais il marque cette fierté du peuple dans la conquête des droits qui bien évidemment désarçonne les grands propriétaires et industriels, mais qui ont marqué un moment de véritable réunion. Ce souverainisme-là a une certaine difficulté à perdurer, et des alliances plus classiques, centrales dans l'échiquier politique y mettent fin dès 1938.

Le second souverainisme, dont nous allons parler, s'exprime en 1940 alors même que la guerre est déclarée, c'est celui qui donne naissance au gouvernement de Vichy qui va mettre à sa tête le Maréchal Pétain largement soutenue par la classe politique de l'époque, y compris d'une bonne partie de la gauche, et peut-être même de la population. Ce souverainisme met en avant les couleurs de la patrie, des valeurs de travail, de la famille dans ses discours. Nous disons dans les discours car si dans un sens ces valeurs sont prônées et que l'autorité se doit d'être affirmée par le contrôle, il en va autrement dans la réalité où la patrie est divisée physiquement en zone libre et zone occupée, le STO (travail obligatoire) pousse les jeunes à entrer en résistance et les familles, de par la guerre, sont séparées. Mais, l'élément notable de ce souverainisme se marque avec la recherche d'un ennemi intérieur, il y a les bons et les mauvais français, il devient donc impératif de lutter contre ces travers pour pouvoir établir une nouvelle Révolution Nationale qui donnera naissance à un nouvel homme. C'est la raison pour laquelle dans ce souverainisme, il est possible de chanter la gloire au couleur de la nation et se soumettre à un occupant, voire à en souhaiter la victoire, car la guerre n'est pas à l'extérieur du territoire, elle est à l'intérieur contre les traîtres et les étrangers à la nation.

A ce souverainisme, le Général de Gaulle répond que la guerre qui s'abat sur notre sol en 1940 est mondiale, et par cet acte marque l'existence de fait d'un troisième souverainisme qui se veut indépendant, qui proclame l'unité d'une nation, sa grandeur et surtout que l'ennemi est à l'extérieur. Il faut donc combattre cet ennemi commun car la France est une unité libre et qu'elle n'est elle-même que quand elle est unifiée et libre. C'est aussi la raison pour laquelle nous disons que la division droite/gauche a ses limites dans ce cas précis puisque tant le souverainisme vichyste que le souverainisme gaullien (et non pas gaulliste) trouve dans leur rang tant des membres issus de la droite que de la gauche, la guerre faisant souvent comme en son habitude sauter les convictions de groupe pour nous ramener à notre conscience personnelle.

La première remarque de ce court propos est qu'il existe bien évidemment d'autres manifestations du souverainisme en France et que ces souverainismes se déplacent dans l'espace passant de droite à gauche, se jouant des hommes et des événements.

La deuxième remarque est comme vous pouvez le remarquer qu'il n'y a pas de correspondance stricte entre souverainisme et indépendance, qu'il est parfaitement possible d'adhérer à un souverainisme est être soumis à un autre État ou une structure supranationale.

Troisièmement qu'il est important de ne pas confondre les souverainismes qui cherchent leurs ennemis et la raison de leur combat dans un ennemi intérieur, et les souverainismes qui au contraire placent l'ennemi de fait à l'extérieur, condition de l'unité de la nation indépendante.

Et enfin quatrièmement remarque, qu'il existe bien un souverainisme social et du peuple qui peut lutter pour sa condition et en parallèle à la gloire de son pays, voire de tous les pays.

Pour conclure, dire que la question souverainiste est une question complexe, pleine de nuances, qui peut porter à la confusion du fait que nous voyons le drapeau national, car il peut de fait avoir des sens très différents suivant qui le porte. Et contrairement là aussi à tout ce que nous entendons, tous ces héritages sont encore bien vivants, ainsi va le sens de l'histoire.

 

Sur la même période 1936-1946, lire aussi :

"Appréhender l'inconnu, l'héritage des pédagogies des années 30 et 40"

 

 

 


Voir sur le même sujet cette réflexion sur la "Nation" :

 
 


mercredi 16 mars 2022

Apprendre à écouter, la naissance de la pluralité

Voilà un thème qui mérite toute notre attention, savoir s'écouter, ou apprendre à écouter. 

Il est intéressant de noter en cette période d'élection présidentielle, comment chacun pense détenir la vérité, le savoir de ce qui est bon et ce qui ne l'est pas.

Cette conviction divise en suite notre monde entre les "pour" et les "contre", résumons notre monde à une binarité. Mais dans ce concert de certitudes qui proclame pourtant la démocratie, le peuple est absent. Il n'a pas pu choisir les candidats, il n'a que très peu la parole, l'information contradictoire lui a été confisquée, les médias lui imposent les sujets nobles et ce que nous devons penser sur la guerre, la paix, la faim dans le monde, l'énergie et l'environnement. Tout ceci ramène à ce que nous expliquons depuis des années, nous vivons la fin de la modernité, nous passons d'un axe politique droite / gauche, à un axe global / local. 

La vue globale est celle du "verticalisme", du mondialisme, de ce que nous appelons aussi la gouvernance mondiale. Mais, faisons attention, cette gouvernance n'est qu'un mondialisme parmi d'autres, l'international, l'industrialisme, l'économie de marché, l'écologisme, en sont d'autres. Dès fois, ils arrivent à se confondre. Mais, la logique est toujours la même: la vérité vient d'en haut et elle est une. 

En face, il existe le localisme. Je sais cette expression n'est pas très heureuse, c'est pourquoi je préfère parler de pouvoir local ou horizontal, de multilatéralisme, de logiques internes. Elles visent à apprendre à nous écouter et surtout que face aux enjeux de la planète seules les populations locales, réunies et échangeant, des solutions peuvent naître. 

Cette démarche personne n'en parle car, cette connaissance des uns et des autres est l'ouverture à la pluralité. Le choix nous appartient donc, et c'est pour cela qu'à la façon d'un De Gaulle qui imaginait l'homme de caractère comme le grand homme de son époque, il me plait de concevoir, l'homme qui sait écouter, comme celui de la notre.


mercredi 9 mars 2022

« La proportionnalité », le passage du droit du certain au droit de l'incertain

 
Voilà un argument que nous entendons de plus en plus souvent autant dans la défense que propose les avocats que dans les décisions que rendent les juridictions en justifiant un arrêt par un principe de proportionnalité. Pourtant, ce concept peut à de nombre égard nous laisser circonspect tant à sa pertinence à justifier l'argumentation proposée d'une défense ou d'un jugement.

Il est en effet très complexe d'établir la proportionnalité d'une décision, par rapport à quoi ? À qui ? Selon quels critères ? Peut-elle rester fixe ou est-elle adaptable à une situation ? La vérité dans une situation A est-elle identique dans une situation B ? Les questions s'enfilent les unes après les autres et toutes décisions entraînent de fait d'autres questions, et la raison en est simple. Le concept de proportionnalité est un concept flottant (ou mouvant), il se détermine suivant les critères que nous retenons et jugeons comme pertinent. D'ailleurs en mathématiques, la proportionnalité est une partie des mathématiques qui analysent les possibilités qu'un événement arrive et qui observe forcément une marge d'action. Nous quittons donc le champs du certain pour entrer dans celui de l'incertain.

C'est bien à ce phénomène que nous assistons en droit et les décisions prises sur l'état d'urgence sanitaire nous l'ont démontré. Un jugement décide si une mesure contraignant les libertés fondamentales est proportionnelle à l'objectif fixé par le gouvernement. Cette affirmation a de fait sa réponse dans son affirmation elle-même puisque les objectifs sont fixés par le gouvernement, la proportionnalité de la mesure dépendra donc à fortiori des critères fixés par ce dernier.

La proportionnalité nous emmène donc ici dans un droit de l'incertain puisque personne n'est en mesure de connaître au préalable la proportionnalité des décisions prises, elles sont variables dans leur définition même.

Nous passons donc d'un droit qui prenait sa source dans des textes fondamentaux et dans le sens des termes utilisés (une certaine forme de certitude), à une interprétation en fonction d'une marge fixée par ceux-là mêmes qui élaborent cette dit marge (une incertitude tant qu'à la base d'application).

On peut alors de ce fait affirmer qu'un « laissez-passé » ne contrevient pas à la liberté de se déplacer puisque la norme fixée est celle que ce même laissez-passé a établi pour élaborer la condition pour se déplacer, alors même que si nous nous intéressons, comme jadis à la définition de liberté, un laissez-passé en deviendrait forcément une entrave.

La naissance du droit de l'incertain est le début d'un droit où tout peut se justifier par l'absurde et la redéfinition de termes philosophiques envers et contre leur sens historique.


Le droit est un savoir critique qui parle d'avenir et de construction des rapports sociaux, et non le simple catalogue des décisions jurisprudentielles


Il y a dans le droit deux grandes façons d'aborder cette discipline, l'une consiste dans le commentaire des textes et des jugements des juridictions, amenant il est vrai une bonne connaissance de l'actualité du droit rendu, mais empêche toute prise de distance à une légalité qui en découlerait de fait ; l'autre grande manière d'aborder le droit est de considérer que les termes utilisés ont un sens en eux-mêmes en dehors du jugement rendu et donc amène à une critique de la jurisprudence, voire de l'état du droit en un instant donné.

La grande majorité des ouvrages en droit appartiennent à la première façon de lire le droit ce qui automatiquement leur enlève un recul critique pourtant nécessaire. C'est sur ce point très particulier que je voulais donner un exemple qui me semble emblématique lorsque l'on aborde, à titre d'illustration, la 8e édition de l'ouvrage « Droit des libertés fondamentales », deux points ont attirés mon attention et appellent à discussion.

La première porte sur la conclusion de la « théorie de la loi-écran » où il est écrit p. 85 de l'ouvrage : « La théorie de la loi-écran ne constitue donc pas un obstacle pour la diffusion des droits fondamentaux », cette affirmation semble avoir été démentie par la loi sur « l'état de l'urgence sanitaire » puisque ce fut une loi qui permet aux autorités réglementaires d'intervenir directement dans un domaine pourtant réservé à la loi, en vue de l'article 34 de la Constitution de 1958, des libertés fondamentales.

Le second point découle précisément de cette vue « classique » de la lecture du droit, et porte sur la naissance précisément de la loi de « l'état d'urgence sanitaire », où il est écrit p.102 du même ouvrage «  Le code de santé publique dans son article L. 3131-1 (article qui n'a d'ailleurs jamais été examiné par le Conseil constitutionnel) prévoyait jusque-là qu' « en cas de menace sanitaire grave appelant des mesures d'urgence », seul le ministre de la santé pouvait prendre « toute mesure proportionnée aux risques courus et appropriée aux circonstances de temps et de lieu afin de prévenir et de limiter les conséquences des menaces possibles sur la santé de la population ».

Il aurait été intéressant de citer l'article dans son entier plutôt que de le découper car, il y était écrit à l'origine que « le ministre chargé de la santé peut, par arrêté motivé, prescrire dans l'intérêt de la santé publique toute mesure proportionnée...etc ».

Dans la loi, ce n'est pas le verbe « prendre » qui y est écrit, mais bien « prescrire », et cette différence est fondamentale. En effet, « pouvoir prendre » a une valeur d'obligation alors que « prescrire » a une valeur de proposition.

D'ailleurs, la rédaction de la loi n°2020-290 du 23 mars 2020 en son article 4 ira dans ce sens puisque le décret de déclaration d'un état d'urgence sanitaire est pris en conseil des ministres en fonction du rapport du ministre chargé de la santé qui peut en limité l'application, donc bien la « prescription ».

Cette question de français nous ramène à une question de droit élémentaire entre l'obligation et la proposition.

Il en va de même avec le terme de « proportionnalité » (que nous verrons dans un autre article) qui est justifié dans le texte par les décisions des juridictions sans nous donner la base sur laquelle la proportionnalité est établi tel qu'un ordre de grandeur par exemple, c'est proportionnel par rapport à quoi ? Sur quels critères et quelles bases ? Il serait intéressant qu'un précis puisse nous apporter ses informations.

Tout ceci renvoie là aussi à la distinction classique entre « l'argumentaire d'autorité » et « la démonstration de droit ». Il aurait donc été intéressant de s'intéresser à la nature des termes d' « urgence », d'  « exception » pour voir en effet, s'il n'y avait pas déjà en notre droit courant les moyens d'action et ainsi interroger la légalité.

Ce droit critique à partir du sens des mots est un droit qui a toujours été celui des grands juristes ou doyens car, il nous permet de resituer le droit dans la société comme le savoir qui nous permet de vivre ensemble, si nous adoubons tout ce qui se fait et dit, il n'y a plus ce retour critique nécessaire à la construction de toute connaissance, nous devenons alors un catalogue de descriptions des décisions prises, alors même que le droit est avant tout un savoir d'avenir et de construction des rapports sociaux.

 

lundi 28 février 2022

La "violence légitime", est-ce l'invention de faussaires?

La définition de ce qui a été baptisée la « violence légitime », est couramment attribuée au sociologue Max Weber, et se traduit comme le « monopole dont dispose l’État pour le maintien ou le rétablissement de l’ordre public ». Cette violence serait donc caractérisée de légitime, et seul l’État la posséderait.

D’ailleurs, nous savons que dans le Code Général des collectivités territoriales, l’ordre public est définit comme « le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publique ». En d’autres termes, cette violence pourrait être utilisée pour assurer ces objectifs, faut-il encore les apprécier car, l’appréciation de l’ordre public demeure souvent une géographie variable.

Néanmoins, cette définition classique, que de chacun présentons comme allant de soi pose quand même un certain nombre de questions, et notamment lorsqu’on la confronte à l’histoire. Je me rappelle de la phrase de Raymond Aron qui disait qu’il préférait « avoir tort avec Weber que raison avec Durkheim », phrase prophétique à en croire car, l’histoire montre qu’il faut sans aucun doute timoré cette vue classique.

La seule évocation de la Résistance de 1940 fait voler en éclat les termes mêmes de « violence légitime » puisque aucun historien n’oserait je pense affirmer que les Résistants de cette époque n’étaient pas fondés dans leurs actions violentes. Pourtant, à l’époque, le pouvoir officiel, nous pouvons dire l’État, les avait condamnés et les traitait de « terroristes ». Faut-il alors rappeler que la « résistance à l’oppression » fait partie des droits imprescriptibles de l’Homme selon la déclaration de 1789, adossée, et n’est-ce pas un hasard, à la Constitution française de 1958.

Cette évocation nous rappelle que la légitimité de la violence se conditionne donc d’abord en fonction de la situation, qu’elle n’est pas une donnée et encore moins une propriété d’une Institution comme laisse pourtant penser la définition wébérienne.

Rappelons que l’usage de la violence est essentiellement acceptée en droit dans deux cas spécifiques ; dans le cas de la « légitime défense », c’est-à-dire le fait d’être agressé et de pouvoir se défendre pour protéger en premier lieu notre intégrité corporelle, il y a donc ici l’idée de menace, voire de péril ; la violence est aussi admise dans le cadre militaire dit des « assauts » que cela soit en situation de guerre ou lors d’opérations spéciales, telle qu’une intervention pour libérer des otages, menée dans ce cadre par des « forces spéciales ».

Nous le voyons en terme de droit, même l’État n’a pas le monopole de la violence, et ne peut l’utiliser légitimement que lorsqu’il y a, comme une personne, l’idée de menaces et de troubles.

Il faut aussi tenir compte de la réalité, et se poser la question de qui trouble l’ordre public et pourquoi ? Le rapport de force est aussi un aspect qui peut définir la violence légitime comme nous l’apprenait Jean de La Fontaine : « la raison du plus fort est toujours la meilleur… »

Cette partie de la réalité ne doit néanmoins pas nous faire oublier qu’un dernier aspect entre dans l’explication de la violence légitime à travers la définition que nous donnons de l’État. Ce dernier, y inclut-il le peuple ou non ? Dans le premier cas, s’il ne l’inclut pas, on peut caractériser la violence légitime sur les populations comme un monopole de l’État ; mais si, par contre, nous entendons que le peuple est une partie intégrante de l’État, donc d’un État définit comme multipolaire, l’usage de la violence contre le peuple est de fait illégitime car, elle serait l’œuvre d’une partie de l’État contre lui-même. Dans ce dernier cas, nous comprenons, que le peuple est de fait autant garant de l’ordre public que les institutions, c’est pourquoi la définition apportée à l’État est de ce fait fondamentale.

Il est intéressant de voir d’ailleurs comment la cours européenne en 1998 a exprimé que l’usage de la violence pour disperser une manifestation, n’était pas nécessaire.

Tous ces éléments laissent donc à penser que l’usage de l’idée de « violence légitime » comme étant la propriété de l’État demeure l’œuvre d’un faussaire, elle a l’apparence de la vérité, mais demeure fausse. La violence légitime doit au moins être regardée selon trois critères qui sont 1/ la situation, 2/ le rapport de force et 3/ la définition de l’État.

Ceci laisse donc à penser pour finir que l’usage de la violence demeure l’expression d’un système à court d’argument et qui penne à se faire entendre. Il apparaît aussi que le pouvoir ne devrait pas tant être analysé en termes de partage, comme fait trop couramment, mais en terme de réunion (union) de toutes les composantes de l’État, peuple y compris ; d’où l’idée d’État multipolaire.

mercredi 23 février 2022

Indépendance et souverainisme, deux termes à ne pas confondre

Nous pouvons être pour l'indépendance sans être pour autant souverainiste, et nous pouvons être souverainiste sans forcément être pour l'indépendance, cette réalité demande une explication tellement il est vrai que souvent dans les médias on associe bien trop rapidement deux termes qui ont des réalités différentes et dont les termes en eux-mêmes peuvent avoir plusieurs niveaux d'interprétation.

Cette confusion est apparu dernièrement avec le sujet européen où il est couramment entendu que les souverainistes seraient pour une sortie de l'Union Européen, entretenant de ce fait une certaine confusion dans l'opinion publique puisque, contrairement à cette impression, bien des courants qui se présentent comme souverainistes ne souhaitent pas sortir de l'Union européenne. Certains , en effet, proposent le frexit radical, d'autres la renégociation des traités, d'autres encore souhaitent la naissance d'une Europe des Nations. Nous le voyons dans l'expression même de tous ces souverainismes que tous ne sont pas forcément pour une indépendance.

La raison en est simple puisque le souverainisme nous ramène toujours à l'idée de nation ou de patrie, de fierté nationale, de drapeau tricolore que l'on brandit haut dans un élan d'amour pour son pays, ou des fois aussi malheureusement d'un rejet de l'autre, mais au final peu importe la raison ici. Il y a un lien indéfectible entre la nation et le souverainisme.

Sauf, que la stratégie pour mener haut ce drapeau peut diverger, certains pensent qu'il doit être avec d'autres pour s'élever et d'autres pas.

L'indépendance est l'envie de pouvoir être maître de son destin, de prendre nos propres décisions sans que l'on est à nous imposer des règles communes qui nous sortent de la réalité du terrain. Il y a plusieurs façons d'être indépendant car, ce terme nous ramène finalement à l'idée d'autonomie. Elle peut se penser de l’État vis-à-vis des autres États ou structures supranationales, elle peut aussi se penser comme l'indépendance de la personne vis-à-vis des structures étatiques et des institutions, elle peut être l’œuvre d'une personne ou d'un groupe. Il n'y a pas besoin d'être souverainiste pour être pour l'indépendance de son pays dans le sens où cette idée peut naître d'un simple constat et d'une envie de décider par nous-mêmes, pouvoir penser notre développement économique et redonner du sens à notre territoire, en un mot le réinvestir.

Il est fondamental d'expliquer cette différence entre indépendance et souverainisme, sans quoi les enjeux de notre époque, de la terre, de l'énergie, des transports, du développement économique et de l'élévation d'une politique locale et humaniste pourraient se confondre avec des élans non nécessaires pour les aborder. 

 

Sur le même sujet, voir cette vidéo sur l'expression politique du monde local, soucieux d'indépendance :